Du vide spirituel de l'Homme moderne

- Interview avec le peintre Cornel Barsan, par Alexandre Negresco-Soutzo -

Jusqu'il y a peu de temps, la peinture du Maître Cornel Barsan m'était totalement inconnue, à une seule exception près : j'avais admiré l'année dernière, dans la collection d'Alexandre Nagy, à Cologne, un tableau de petit format, mais d'une grande intensité émotionnelle. Or, par l'exposition parisienne de cette année, Cornel Barsan prouve qu'il maîtrise aussi l’art monumental, mais, avant tout, extrêmement complexe, avec une thématique et une chromatique variées et une émotion du message qui, à chaque fois, passe. 

Cornel Barsan s'affirme dans la peinture contemporaine comme un expressionniste latin, un peu différent, tout de même, de l'école nordique d'Ensor, Munch, Soutine ou Kokoschka. Mais son vécu intime est tout aussi intense et l'extériorisation de ses sentiments à peu près tout aussi directe et violente. Barsan est un observateur révolté de la comédie humaine, de notre triste condition actuelle, qui est d'une solitude anxieuse et d'un profond vide spirituel. Comme Rouault, Barsan est profondément chrétien. Le péché, la promiscuité, l'injustice le blessent et le révoltent.

 

Afin de mieux comprendre l'art et le message du peintre, nous lui avons sollicité une interview sur sa dernière exposition (‘’Déclaration d'imperfection” - Espace Miromesnil, 12 rue Miromesnil, 75008 Paris, 15-30 juin 2006).

- Maître Barsan, je vous remercie de m’avoir accordé cette interview autour de quelques idées, à réfuter ou à accepter, basées sur votre dernière exposition. J'ai observé dans vos toiles une explosion de couleurs “expressionnistes”, je dirais, cette préférence commune pour les mêmes couleurs, qu’elles soient fondamentales ou complémentaires, que j’ai remarquée chez bien d'autres peintres du genre. Quelles sont celles-ci, dans votre cas, et quel est leur symbolisme ?

- Monsieur Negresco-Soutzo, dans la peinture tout se développe d'une manière mathématique et spirituelle - telle est, du moins, ma conviction - et le résultat se traduit par une suite de couleurs juxtaposées et superposées dans une hiérarchie déterminée. Dès le moment où je me suis consacré à la peinture, j'ai compris que cette matière appelée ‘’couleur” a, pour ainsi dire, une “personnalité” spéciale : il s'agit d'un potentiel que j'appellerais ‘’d'auto-allumage’’ ; il suffit seulement d’une impulsion sensible pour que cette matière devienne un “perpetuum mobile”.

Ce pacte tacite avec la couleur m'a délivré, heureusement, de l'assimilation à tout prix d’une théorie au titre infaillible de ‘’l'unique” ou ‘’la seule”. De la multitude de ces théories “uniques” qui ont été imposées, l’une après l'autre, partout dans les écoles, je suis resté avec quelques notions scientifiques, de bon sens. Il y a tout de même pour moi un point de vue sur la notion de couleur qui me tient à coeur et qui appartient à Léonard : en grandes lignes, pour lui, les couleurs sont celles qui existent dans la nature, sans hiérarchie aucune, et Léonard donnait même des exemples sur la manière dont celles-ci se combinent entre elles. Pour moi cela est tout, sans “fondamentales” et “complémentaires” imposées par la volonté de quelques-uns ; chemin faisant, j'ai appris qu'elles existent, en effet, jamais les mêmes, mais différentes d'un artiste à un autre.

On a ainsi commis beaucoup d'horreurs dans l'histoire de l'art : ces théories obligatoires étant appliquées à tout prix dans les écoles, les peintres n'avaient pas le droit de contourner ces grilles “scientifiques”. Cela explique aussi l’immense nombre d'artistes formés dans les écoles d'art : on applique la grille et on obtient le statut d'artiste ! Le fait que l'art avance aujourd'hui surtout vers la vidéo et les installations ne devrait pas nous étonner.

Pour encore mieux esquisser mon point de vue, je peux dire que mes toiles ont leurs propres “fondamentales”, en fonction de ce que je veux exprimer, avec une analyse mentale préalable bien approfondie ; lorsque je suis prêt à commencer, je me libère de toutes ces recherches et j’attaque la surface de la toile, en essayant de donner la liberté d'expression aux couleurs et en favorisant leur propre potentiel.

- J'ai remarqué dans vos tableaux une forte intensité de l'expression et de l'émotion que vous réussissez à transmettre. Parfois, les hommes n'ont plus besoin ni de vêtements ni même de peau. Dans le coureur représenté dans “La Fuite”, cet étrange triptyque volontairement inachevé, n’importe quel homme moderne pourrait se reconnaître, mais aussi son opposé, se trouvant tous les deux dans une course perpétuelle, apparemment dépourvue d’une motivation quelconque. Je vous invite donc à nous parler de ce tableau, très remarqué par le public.

- Mon personnage figuré dans “La Fuite” cherche son identité, quelque part mortifiée. C’est une idée qui me préoccupe depuis longtemps : l’individualité exacerbée du gladiateur moderne, celui-ci offrant le spectacle grotesque que l’existence lui impose et ovationnant, dans le même temps, l’espèce de vainqueur-vaincu qui est lui-même. C’est ce qui s’appelle dans le langage moderne “liberté”, et cet ‘’Homme libre” de ma toile ne se soumet plus aux notions de bien et de mal, il croit vraiment avoir ‘’créé’’ l’Univers. Devant la toile achevée, j’ai été effrayé par la signification si tragique du message et je me suis décidé de lui “attacher” un petit rayon d’espérance : j’ai construit un cadre avec deux portes ouvertes, de sorte que mon homme ne soit plus seul, mais qu’il ait devant lui le Contemplateur.

- Est-ce que vous considérez que l’homme “moderne” d’aujourd’hui, n’ayant plus accès à l’échelle des valeurs cardinales, tend à se substituer lui-même à celles-ci, cherchant à se créer un nouveau code des valeurs pour son usage personnel ? Ce qui pourrait signifier une négation des valeurs par leur rejet et, à long terme, une négation de soi-même, ce dont celui-ci ne semble pas vraiment être conscient.

- Monsieur Soutzo, j’ai partiellement développé cette idée dans “La Fuite”, mais je pourrais rajouter qu’en général les gens s’aiment énormément eux-mêmes, ce qui exclue toute idée de négation de soi ; les saints, seulement, avaient le courage de la ‘’négation de soi’’, dans le sens qu’ils se considéraient appartenir au Ciel, en s’identifiant à la personne du Rédempteur. Il y a, je pense, même en dehors d’une croyance religieuse déclarée, un “instinct de préservation” de l’espèce humaine, qui met, dans le temps, les choses à leur place. Donc, un esprit “destructeur”, disons, n’aura par la suite qu’un caractère cyclique, tout au plus.

- Cher Monsieur Barsan, revenons donc, avec votre permission, au côté spirituel de votre création, avec de fortes racines dans notre espace chrétien-orthodoxe situé aux portes de l’Orient. Est-ce qu’il pourraient exister également d’autres influences religieuses dans votre art, au-delà de la spiritualité chrétienne ?

- Je suis ouvert à n’importe quel type de spiritualité humaine, car je ne puis ignorer que des milliards de gens ont une autre croyance religieuse que la mienne. Devant cette richesse, je donne libre cours à ma tentation. J’ai le devoir de respecter le choix des autres et d’apprendre, pourquoi pas, de leur expérience. C’est vrai qu’il n’y a aucune autre influence religieuse que celle chrétienne dans mes toiles, mais mon option pour le christianisme est un choix intime et l’ouverture à d’autres cultures me donne la liberté de comprendre l’humanité dans son ensemble. Je dois avouer, tout de même, que je ne pourrais pas assimiler “le langage de l’Univers” sans avoir appris les enseignements du Rédempteur.

- Peut-il y avoir une frontière bien définie entre la réalité et l’illusion ? Moi, je pense que non, et que l’Homme moderne n’a d’ailleurs pas besoin d’une frontière sensorielle quelconque, qui lui rendrait encore plus difficile sa condition actuelle, plutôt plate que spirituelle. Celui-ci s’est transformé, paradoxalement, du maître de sa création technologique en son esclave, et cela parce qu'il a perdu le contact avec la sacralité, quoique lui, il semble pertinemment satisfait du prosaïsme de sa nouvelle condition. Croyez-vous que l’Homme moderne a-t-il encore besoin de spiritualité, dans ses diverses formes de manifestations ?

- “Memento mori !” voilà la frontière dont l’Homme moderne a besoin, même si vous affirmez, à juste titre, que cela lui rendrait encore plus difficile la condition. Je crois qu’il faut être conscient de sa condition humaine ; évidemment, personne n’aime trop savoir qu’il y a une frontière dont l’existence ne dépend pas de sa volonté, mais la fatalité n’épargnera personne. Le génie humain a imaginé un vrai univers de l’outil, un monde presque autonome, ce qui a provoqué aujourd’hui une psychose de la mémoire collective : un monde qui ne croît plus à son inévitable fin ; seulement, c’est à ce moment-là qu’il nous apparaît comme un tremplin vers le Ciel.

Tout semble aujourd’hui se soumettre, se transformer à la commande, tout est sophistiqué et en même temps facile à remplacer ; voilà donc instauré sur Terre le nouveau Paradis figé du Dieu-Outil. Et cependant, même dans ce nouveau ‘’paradis’’ instauré, les êtres naissent, vivent et meurent. L’Homme moderne voit-il ou plutôt ressent-il encore cela ? Il existe, peut-être en ce moment même, un “homme moderne” qui pleure ses morts. Donc, “Memento mori !”

- Monsieur Barsan, la peinture, qui est une poésie ou une musique silencieuse, peut avoir de la substance et de l’esprit, de l’intelligence vive et de la sensibilité, bref, elle peut dépasser le cadre de la simple représentation par une série d’expériences intérieures, parmi lesquelles l’expérience onirique. A mon avis, l’expérience expressionniste diffère fondamentalement de celle surréaliste, tant par sa substance que par son message. Quelle est, pas l’importance, mais la nécessité de cette expérience intérieure dans votre création ?

- Moi j’évite généralement de classifier les sensations, les expériences intérieures ; puis, pour moi, “expressionniste” signifie quelque chose et pour la ‘’critique’’ une autre chose. Les gens opèrent avec les notions culturelles dirigées et imposées par la critique, c’est d’ailleurs un sujet qui pourrait être développé à part, mais pour moi, l’expérience ‘’onirique’’ c’est le moment où je “vois” ma toile achevée avant de la commencer.

- Un ancien collègue d’études, qui nous a quittés très tôt, en 1991, à seulement quarante et un ans, l’expressionniste Mircea Ciobanu, une grande perte pour la peinture contemporaine, exposait en 1984 à la galerie Katia Granoff de la Place Beauvau, à deux pas de l’endroit où nous nous trouvons maintenant. La force de son art, me disait Ciobanu, alors au faîte de sa gloire, consistait dans la concentration de son énergie absolue sur chaque centimètre carré qu’il allait peindre. Une formule inspirée, je dois le reconnaître. Exilé en Suisse, le peintre revendiquait, tout comme vous, une appartenance à l’Universalité, qu’il a cherchée initialement en soi-même, à l’intérieur de son être artistique. Après l’avoir trouvée, cet alchimiste des émotions et des couleurs a quitté la Roumanie en prenant le chemin sans retour, à l’époque, de l’Exil. Aujourd’hui, les choses ont changé, mais croyezvous qu’un artiste de votre taille, avec un persistant message métaphysique, souvent prophétique - c’est du moins la façon dont je l’ai perçu - peut-il, en vivant chez nous, en Roumanie, s’affirmer sur le marché mondial, avec les mêmes chances que son homologue occidental, et sinon, pourquoi ?

- J’affirmais précédemment, à propos de l’expressionnisme, que j’ai une vision un peu différente de cette notion : je ne perçois pas Mircea Ciobanu comme un expressionniste, mais comme un “protestant” du classicisme, une nuance qui dit davantage, selon moi, sur la pensée et la perception de l’artiste et moins sur l’apparence. Vous pouvez observer que les expressionnistes, paradoxalement et en dépit de l’élan dramatique qui les caractérisent, caricaturent les formes, les contorsionnent, mais qu’abstraction faite du conflit dramatique des couleurs, quelques-unes des formes qui ont subi cette transformation peuvent provoquer même l’hilarité, contredisant le contenu même du message. Je ne puis m’abstenir de sourire devant “Le Cri” de Munch qui, pardonnez-moi, ne me semble figurer aucun drame et qui est plutôt amusant dans son grotesque.

Ciobanu avait une beaucoup trop grande gravité intérieure pour traiter l’image de telle façon ; vous pouvez remarquer une “construction” classique, étudiée des compositions, mais manifestée d’une manière pathétique, comme dans les concerts de Tchaïkovski. C’est comme si on avait tout le temps sous les yeux un coeur ouvert en état de fonctionnement. On comprend bien son exil, si on le place dans l’histoire : un tempérament comme le sien avait besoin d’espace où se déployer, pour interpréter ses “concerts” dans tout le monde, et il en donne des concerts aujourd’hui encore…

Et puisque nous sommes partis de cet exemple, celui du peintre Ciobanu, pour voir si l’on trouve une réponse à la question si ‘’l’exil’’ est nécessaire ou non à un artiste roumain de nos jours pour s’affirmer, moi je pense qu’aujourd’hui le problème ne se pose plus de cette façon. Il y a partout, en ce moment, un “Art-officiel”, dans lequel l’Etat investit, et un “Art-culture”, en voie de disparition.

Bien sûr, il y a toujours eu un art “officiel”, mais jamais si exclusif et si agressif à la fois. L’instauration de ‘’l’expérimentation’’ comme art unique et totalisateur nous rappelle la stalinisation. Si un artiste sort comme “expérimental” au test-grille, il sera, sûrement, le fils prodige de la nation et aura l’appui de l’Etat qui soutiendra ses projets. La Roumanie d’aujourd’hui ne pose plus le problème de l’exil parce que sa politique culturelle est alignée d’une manière clonée à la politique de l’art contemporain et imposée par tous les moyens du mass média.

Des artistes comme Baba et Ciobanu son considérés ‘’épigones’’ par l’actuelle critique d’art du pays. Vous pouvez observer d’ailleurs cette politique dans les acquisitions du Musée d’Art Contemporain de Bucarest. L’avant-gardisme est devenu un facteur de discrimination et d’oppression ; c’est une réalité à laquelle les gens ne peuvent pas accéder. Ils sont criblés de cela, jour après jour, par tous les moyens, de sorte que l’artiste qui veut faire autre chose est considéré “dépassé”, “rétrograde” ou …”épigone” !

Il suffit d’entrer dans les galeries d’art parisiennes ‘’de prestige’’, pour découvrir les créations “originales”, les bégaiements maladroits des appareils vidéo, des clous enfoncés dans des cartons et des modelages de résines synthétiques ayant des prétentions cyniques. C’est le futur déjà tracé de Bucarest aussi. Moi, je continue à croire qu’un objet d’art doit contenir un acte de culture ; il est vrai qu’on a besoin de talent et de vocation pour cela, et les artistes authentiques ne sont pas bien nombreux. Mais, l’existence de ces artistes sera, malheureusement, un exil permanent.

- Monsieur Barsan, en 1989, au moment de la soi-disante “Révolution”, vous aviez vingt-quatre ans ; vous avez donc vécu pleinement la période de la transition sans fin, période pendant laquelle vous vous êtes formé comme artiste. Quelle impression vous est-il restée aujourd’hui, une décennie et demie après ? Je parle ici des structures censées d’assurer la formation et la promotion d’un artiste indépendant, qui vit en dehors des contraintes ‘’proletcultistes’’ ou de celles de l’ancien régime de triste souvenir du dictateur Ceausescu. (N. B. : Le proletcultisme fut un courent culturel apparu en URSS après la Révolution bolchevique, courent qui rejetait tout l’héritage culturel du passé, en érigeant au niveau de culture unique l’inspiration pure prolétarienne)

- Monsieur Negresco-Soutzo, comme je vous disais, les structures actuelles n’ont plus ce caractère-là, mais un caractère ‘’européen’’, c’est à dire unidirectionnel : celui qui fera cette doctrine sienne sera ‘’l’homme du jour’’, même en Roumanie. Mais celui qui ne la fera pas, n’existera pas en tant qu’artiste, où qu’il soit en Europe. Organiser une exposition personnelle à Paris n’est pas une mince affaire, pour un tas de raisons. J’aurais aimé que l’Ambassade de Roumanie, de mon pays donc, soit présente, par son service culturel, au vernissage de mon exposition. Evidemment, personne n’a fait l’effort de se déplacer, même si, comme vous avez pu le constater vous-même, je n’ai pas exposé à la va-vite, deux-trois toiles accrochées aux murs ! Mais celui qui ne s’inscrit pas dans le programme-grille ne mérite aucune attention, on a ici à faire à un exclusivisme féroce. Moi, j’ai eu la chance de me former auprès d’un Maître, comme au temps de Rembrandt, et je me souviens que le jour où je me suis installé dans un atelier à côté du sien, c’était tout juste après la Révolution, celui-ci m’avait accueilli avec un livre entre les mains, en me disant : ‘’C’est de ce livre que tu dois apprendre, pas de moi !” et ce livre était la Bible.

- Je reviens à une autre affirmation du peintre Ciobanu qui, classant les peintres en figuratifs et nonfiguratifs, affirmait que ces derniers courent le risque - moi, je rajoutais : sous l’influence indéniable du succès - de s’identifier, finalement, au Créateur, ce que Ciobanu qualifiait carrément de mort subite, de suicide. Est-ce que vous considérez, métaphysiquement parlant, l’affirmation du peintre Ciobanu véridique ou bien une simple excentricité linguistique ?

- Cette affirmation n’était pas accidentelle, au moment où les deux tendances, figuratif et non-figuratif, se disputaient le terrain dans l’art plastique. Aujourd’hui, cette dispute s’est un peu éteinte, soit parce que la peinture est considérée par les “officiels” comme un art périmé, soit parce que l’essor abstractionniste a diminué, laissant place à des recherches dans d’autres directions. Bien sur, Ciobanu parlait des prétentions métaphysiques des abstractionnistes qui considéraient que se sont uniquement eux qui créent vraiment, que ce sont eux seuls qui découvrent de nouvelles formes, en se prenant ainsi pour des Créateurs qui font tout ex nihilo. Du point de vue spirituel, Mircea Ciobanu avait raison, l’enfermement dans un système donné mène à l’étouffement de la personne.

- La perception esthétique de l’Homme moderne se trouve aujourd’hui fortement atrophiée, en grande partie à cause du progrès technologique, qui est une action utile en soi, mais pas exclusivement. Si l’Homme moderne a abandonné l’essence pour l’apparence, comme vous le disiez à juste titre dans une autre interview, il ne peut plus avoir, par conséquent, rien d’important à communiquer, à transmettre. On voit clairement cela aujourd’hui, même sans être visionnaire. Mais l’Homme moderne a tout de même besoin d’une vie de couple, de famille, en dehors de l’ordinateur, vie qu’il recherche sans beaucoup de chances de la trouver, n’ayant plus les repères spirituels dont il aurait besoin. Où pourrait-il trouver aujourd’hui ces repères ? Je fais ici allusion au tableau “Elle et Lui”, l’un des plus remarqués par les amateurs et les connaisseurs d’art.

- Certainement, la perception esthétique actuelle me semble profondément déviée ; l’Homme moderne n’a plus besoin de participer, d’une façon ou d’une autre, à la vie de l’objet d’art, du moment de la création jusqu’à l’assimilation ou l’acquisition ; il doit tout simplement “consommer” un produit qui lui est fourni avec le mode d’emploi. Dans le cas des arts plastiques, il verra ce qu’il doit voir ou ce qu’il lui est permis de voir dans les magazines de “spécialité”, dans les galeries célèbres, à la télévision etc. Tout est distribué avec les commentaires de rigueur, il ne doit plus se casser la tête pour comprendre quelque chose par lui-même. Le rêve de tous semble être l’embourgeoisement mental et l’efficacité maximale des entreprises humaines.

Dans “Elle et Lui”, tout a disparu, les vêtements, les automobiles, les maisons ; il reste seulement les deux personnages, dans leur nudité étalée à l’horizontale et à la verticale : ‘’Lui’’, il pense, ‘’Elle’’, elle attend, c’est d’ici que tout commence, peut-être même le Renvoi du Paradis. Même en ultime conséquence, quand tout aura disparu autour de lui, avec tout ce qu’il aura construit, l’homme trouvera, s’il se donnera la peine de bien chercher, un être humain auprès de lui, pour écrire l’histoire. Voilà un repère valable pour tous les hommes, indifféremment du Dieu auquel ils croient.

- Je vous remercie, Maître Barsan, pour cette agréable et intéressante discussion, et vous souhaite beaucoup de succès par la suite, dans l’espoir que l’Homme moderne, une fois qu’il aura trouvé de nouveaux repères, ne considérera plus l’Art comme un produit de consommation, mais cherchera à le comprendre et, mieux encore, ressentira le besoin de cette recherche. L’exposition parisienne de cette année a été un réel et bien mérité succès, que je vous souhaite d’avoir aussi chez nous, en Roumanie, le plus tôt que possible. Jusqu’alors, je vous donne rendez-vous à l’année prochaine, dans cette même galerie parisienne, afin de continuer cette passionnante discussion, en espérant qu’elle aura, tout de même, une note légèrement plus optimiste.