L'esprit de l'homme moderne dans la peinture

Dans la peinture tout se développe d'une manière mathématique et spirituelle ; telle est, du moins, ma conviction et le résultat se traduit par une suite de couleurs juxtaposées et superposées dans une hiérarchie déterminée.

Dès le moment où je me suis consacré à la peinture, j'ai compris que cette matière appelée “couleur” a, pour ainsi dire, une “personnalité” spéciale : il s'agit d'un potentiel que j'appellerais “d'auto-allumage’’ ; il suffit seulement d’une impulsion sensible pour que cette matière devienne un “perpetuum mobile”.

 

Ce pacte tacite avec la couleur m'a délivré, heureusement, de l'assimilation à tout prix d’une théorie au titre infaillible de ‘’l'unique” ou ‘’la seule”. De la multitude de ces théories “uniques” qui ont été imposées, l’une après l'autre, partout dans les écoles, je suis resté avec quelques notions scientifiques, de bon sens. Il y a tout de même pour moi un point de vue sur la notion de couleur qui me tient à coeur et qui appartient à Léonard : en grandes lignes, pour lui, les couleurs sont celles qui existent dans la nature, sans hiérarchie aucune, et Léonard donnait même des exemples sur la manière dont celles-ci se combinent entre elles. Pour moi cela est tout, sans “fondamentales” et “complémentaires” imposées par la volonté de quelques-uns ; chemin faisant, j'ai appris qu'elles existent, en effet, jamais les mêmes, mais différentes d'un artiste à un autre.

On a ainsi commis beaucoup d'horreurs dans l'histoire de l'art : ces théories obligatoires étant appliquées à tout prix dans les écoles, les peintres n'avaient pas le droit de contourner ces grilles “scientifiques”. Cela explique aussi l’immense nombre d'artistes formés dans les écoles d'art : on applique la grille et on obtient le statut d'artiste ! Le fait que l'art avance aujourd'hui surtout vers la vidéo et les installations ne devrait pas nous étonner.

Pour encore mieux esquisser mon point de vue, je peux dire que les toiles ont leurs propres “fondamentales”, en fonction de ce que je veux exprimer, avec une analyse mentale préalable bien approfondie ; lorsque je suis prêt à commencer, je me libère de toutes ces recherches et j’attaque la surface de la toile, en essayant de donner la liberté d'expression aux couleurs et en favorisant leur propre potentiel.

En ce qui concerne des personnages figurés dans l’art moderne , celles-ci cherches leurs identité, quelque part mortifiée. C’est une idée qui me préoccupe depuis longtemps : l’individualité exacerbée du gladiateur moderne, celui-ci offrant le spectacle grotesque que l’existence lui impose et ovationnant, dans le même temps, l’espèce de vainqueur-vaincu qui est lui-même. C’est ce qui s’appelle dans le langage moderne “liberté”, et cet ‘’Homme libre” ne se soumet plus aux notions de bien et de mal, il croit vraiment avoir ‘’créé’’ l’Univers.
« Le cri » , voilà l’épilogue de Munch.

En général les gens s’aiment énormément eux-mêmes, ce qui exclue toute idée de négation de soi ; les saints, seulement, avaient le courage de la ‘’négation de soi’’, dans le sens qu’ils se considéraient appartenir au Ciel, en s’identifiant à la personne du Rédempteur. Il y a, je pense, même en dehors d’une croyance religieuse déclarée, un “instinct de préservation” de l’espèce humaine, qui met, dans le temps, les choses à leur place. Donc, un esprit “destructeur”, disons, n’aura par la suite qu’un caractère cyclique, tout au plus.

- “Memento mori !” voilà la frontière dont l’Homme moderne a besoin, même si que cela lui rendrait encore plus difficile la condition. Je crois qu’il faut être conscient de sa condition humaine ; évidemment, personne n’aime trop savoir qu’il y a une frontière dont l’existence ne dépend pas de sa volonté, mais la fatalité n’épargnera personne. Le génie humain a imaginé un vrai univers de l’outil, un monde presque autonome, ce qui a provoqué aujourd’hui une psychose de la mémoire collective : un monde qui ne croît plus à son inévitable fin ; seulement, c’est à ce moment-là qu’il nous apparaît comme un tremplin vers le Ciel.

Tout semble aujourd’hui se soumettre, se transformer à la commande, tout est sophistiqué et en même temps facile à remplacer ; voilà donc instauré sur Terre le nouveau Paradis figé du Dieu- Outil. Et cependant, même dans ce nouveau ‘’paradis’’ instauré, les êtres naissent, vivent et meurent. L’Homme moderne voit-il ou plutôt ressent-il encore cela ? Il existe, peut-être en ce moment même, un “homme moderne” qui pleure ses morts. Donc, “Memento mori !

Certainement, la perception esthétique actuelle me semble profondément déviée ; l’Homme moderne n’a plus besoin de participer, d’une façon ou d’une autre, à la vie de l’objet d’art, du moment de la création jusqu’à l’assimilation ou l’acquisition ; il doit tout simplement “consommer” un produit qui lui est fourni avec le mode d’emploi. Dans le cas des arts plastiques, il verra ce qu’il doit voir ou ce qu’il lui est permis de voir dans les magazines de “spécialité”, dans les galeries célèbres, à la télévision etc. Tout est distribué avec les commentaires de rigueur, il ne doit plus se casser la tête pour comprendre quelque chose par lui-même. Le rêve de tous semble être l’embourgeoisement mental et l’efficacité maximale des entreprises humaines.
Cornel Barsan